Normandie

Parenthèse

4 avril 2017

L’amertume et les bulles de la bière.
La fumée de nos cigarettes qui se consument.
Je m’efface et je plonge dans mes recoins sombres.
La méchanceté, la froideur me giflent. On est trop décousus ensemble.



On prononce les mots qui veulent dire que c’est fini. Ils flottent en suspens au dessus de nos têtes. Je les gifle, je ravale mes larmes.
Je trébuche en quittant la table, je me précipite dans la rue. Sur le chemin, ma peine dégueulasse se transforme en rage, mes démons s’inclinent et laissent place à mon instinct qui me crie que je suis vivante et que c’est rien qu’une gifle, que j’ai même pas de bleus, que ça se voit pas.
Je tangue mais mes jambes tremblantes me ramènent vers le métro, je m’y engouffre et je m’égare dans ma colère. Je ne supporte pas les moitiés d’humains, je ne supporte pas la contenance, le bâillonnement, l’intériorisation. Ceux qui ne s’abandonnent pas, ceux qui ne se laissent pas aller, ceux qui dansent avec leurs vieux fantômes malades sans se battre, les rigides, les distants, les méfiants, les fuyards. J’ai peur de ceux qui s’empêchent d’être humain, de se montrer, d’être vulnérables. Moi je suis trop vivante, trop viscérale, on ne se mélange pas ensemble, on est trop bancales.
J’ai essayé de m’enfuir sans y parvenir. Je me suis accrochée aux toutes petites étincelles de vie que je percevais dans toute cette noirceur. J’ai fermé mes yeux sur tout le reste et un soir, quand j’ai regardé les yeux qui me regardaient, j’ai compris qui y’avait pas d’amour, pas de compassion, pas de gentillesse, pas de sourires, rien. Ca m’a explosé à la gueule d’un coup comme ça, devant ma bière, ma clope à la main, j’ai regardé les yeux qui me regardaient et j’ai rien vu que du vide.

Le métro me ramène chez moi, je me précipite dans mon lit, je suis amère et mes nuits vont être hurlantes. Ma copine me rejoint et accompagne mon sommeil. Cette nuit là, l’obscur m’absorbe et me donne l’impression que je vais sombrer. C’est la violence de se donner au vide qui me bouscule.
Le matin, quand j’ouvre les yeux, ma copine me berce pour faire disparaître mon chagrin, mon chagrin de la fin d’un rien. Je balance entre soulagement et douleur.

Je me lève et je fais mon sac, j’entasse 4 jours de solitude. Quelques heures plus tard, je prends la route, la seule chose qui soulage ma peine. Je me répète, la vie me gifle et je flanche mais je ne sombre pas.

Je suis toute seule sur le bitume interminable, entourée de champs infinis, le monde s’est vidé au fil des kilomètres et il n’y a plus que moi, seulement moi. Je dévore la route, je laisse derrière moi les semblants d’histoire, les mensonges, les déceptions, les connards.

Je conduis jusque là où je dois être et où personne d’autre que moi n’a sa place. Je conduis en chantant très fort pour ne pas entendre mes pensées hurler dans ma tête. J’arrive dans le silence. J’ouvre le vieux portail grinçant que j’ai peint avec ma sœur quand j’avais 8 ans. J’avance vers ma maison cachée dans la campagne, le soleil m’a suivi sur tout le trajet, le champ est baigné de lumière.
La vie est douce au bout de la route.
Je suis ivre de calme et de joie.

Le soleil réchauffe mon coeur, je suis exactement là où je dois être, là où je suis devenue ce que je suis. Je m’apaise à la musique, je caresse la nature et elle me berce. Seule, c’est finalement plus léger.

Ici je suis une toute petite fille qui coure partout en hurlant, le corps tout sale de la terre et de l’herbe, les genoux égratinés des bobos qui ne font pas vraiment mal, j’invente des histoires, je coupe du bois, je cueille des fleurs, je coure après les moutons, je chasse les grillons, je pense que j’apprendrais cette joie là à mes enfants. Je fais 20 bornes pour une tablette de chocolat et finalement j’en prends plusieurs parce que 20 bornes c’est trop pour si peu. Je prends des bains brûlants interminables dans le vent du jour qui se couche et qui rafraîchit mon visage. Je cuisine dans la musique, je chante un peu, mal, fort, pour moi même. Je lis devant la cheminée, je regarde le feu se dresser, vaciller, crépiter, réchauffer la maison. Je retrouve des dessins de moi quand j’étais petite et que je ne connaissais pas encore les morsures de la vie. Ils étaient plein de couleurs et vraiment drôles. Je relis inlassablement la carte de ma copine, celle avec les petits renards, qui dit que je suis forte et courageuse. Je sais que c’est vrai. Je regarde un peu en arrière, je regarde mes cicatrices et je me dis que c’est rien, que c’est pas grave, qu’ici je me retrouve, que je m’en fous, que je suis vivante, tellement vivante. Je marche pieds nus dans l’herbe, j’essaie d’approcher des petits lapins sauvages, je coupe du bois encore, je répète les mêmes gestes, en dehors de toutes mes habitudes quotidiennes et je me sens si légère.

Je passe mon temps dans un nuage de douceur, dans un cocon, bercée par le chant des oiseaux, l’odeur du colza. Ici on peut voir la rosée du matin sur l’herbe, le soleil chatouiller la cime des arbres, les fleurs s’ouvrir et se fermer, les insectes fabriquer leur maison, ce petit monde parallèle fascinant. Rien ne s’arrête malgré mes bouleversements, tout continue. Alors je m’accroche à ça et si je bascule trop vers mes chagrins, vers la peine et les regrets, je prends ma voiture et j’avale les kilomètres.

Je conduis dans le vent qui a l’odeur de la liberté, qui me gèle les joues, je conduis en chantant, au milieu de la campagne, sans croiser un seul humain, je suis seule et finalement c’est mieux.

Je bascule entre les regrets et le dégoût mais je ne m’accroche qu’à la route. En quatre jours, je fais plus de 600 bornes, je ne verse pas une seule larme, je ressens beaucoup de joie et j’ai pas envie de rentrer à Paris, je veux rester dans ma douceur.

Mais je fais face, au bout de quelques jours, comme toujours, je remplis mon sac à dos et je fais la route en sens inverse, en me disant que c’est rien, que tout ira, que j’ai pas si mal, que finalement c’est pas grand chose et que j’ai pas le coeur en miettes.

Sur le chemin du retour, je réalise que tout va bien, que c’est pas grave d’avoir mal, c’est juste être vivant. Ce qui compte c’est de rester entière, gentille, d’aimer, de s’aimer et de donner.

Sur le chemin, pour rentrer, je m’accroche à la délicatesse des derniers jours, je m’accroche à moi-même. Et je me dis, c’est rien, tout va bien.

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2 Comments

  • Astro

    *brave* #coeuraveclesdoigts

    3 avril 2017 at 10 h 09 min Reply
    • Gomar

      Amour !

      3 avril 2017 at 10 h 19 min Reply

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