La douceur normande

12 juin 2017

Eté 2016

Je quitte l’Auvergne et je prends la route jusqu’en Normandie, pour rejoindre le village où j’ai grandis, mon petit coin de campagne. 
Le trajet est interminable, la chaleur étouffante, je suis épuisée mais je savoure ma solitude, je pense à la semaine qui vient de s’écouler, à mes longues marches au milieu des volcans, à la liberté folle qui m’habite et je me répète que c’est si bon d’être si loin. Je pense au bain brûlant que je vais prendre en arrivant, au confort d’un bon lit après une semaine de camping, aux délices que je vais cuisiner.

J’ouvre les fenêtres de la voiture, je chante dans le vent, je savoure la chaleur du soleil sur mon visage que je n’ai pas maquillé depuis des jours. Je porte encore mes chaussures de randonnée et mes habits salis par la vie du dehors. Je m’en fous, je suis loin de Paris, je suis comme j’ai envie d’être.

600 kilomètres plus tard, je grimpe la route étroite qui mène jusqu’à la vieille maison de mon enfance. Les ronces envahissent le passage, j’ouvre le portail usé par le temps,  les araignées ont tissé leurs toiles autour de la chaîne qui le ferme, le cadenas rouillé coince un peu.
Je roule sur l’herbe mousseuse, je gare ma voiture et je vais ouvrir les volets, les portes, les fenêtres. Je laisse entrer la lumière de fin de journée, le vent est frais, des nuages gris arrive au loin.

Il pleut sur le champ et je suis assise sur le rebord de ma fenêtre, là où mon père regardait la douceur de la vie quand j’étais petite. Je prends sa place et je me sens calme, apaisée par la nature qui m’enveloppe. Je regarde les arbres que mes parents ont planté, on a grandit ensemble, ils me dépassent maintenant. Le pommier est en fleurs, il a dispersé ses pétales sur l’herbe.
Je me demande si, à mon âge, j’ai le droit de courir pieds nus dans l’herbe en hurlant ma joie au vent, à la pluie, aux arbres, aux lapins sauvages, au ciel, au monde. Je me demande si j’ai le droit puis je me lève et je cours. Je cris, je ris, j’ai l’âge que je veux avoir, 12 ans à 26, je redeviens la gamine avec la gueule et les cheveux cramés par le soleil qui se prenait pour un enfant sauvage. J’ai besoin de hurler, d’évacuer tout ce que je contiens en moi, de me détacher de cette retenue permanente qui me ronge, j’ai besoin d’en avoir rien à foutre. Alors dans mon petit coin de campagne, cachée du reste du monde, je me laisse aller à un grand n’importe quoi d’émotions jusqu’à ce que je sois fatiguée.

Mon téléphone ne capte pas très bien. Mes conversations sont grésillantes et internet ne charge pas. Je suis coupée de mon quotidien, chaque seconde est à moi, rien qu’à moi, je peux faire tout ce que je veux. Je pars cueillir des mûres sous la pluie, je pense aux confitures délicieuses qu’elles vont donner, je m’accroche dans les ronces, je franchis des petits passages qui me semblaient gigantesques avant, je râle devant la tripotée d’insectes qui se collent à mes doigts, je jubile de revenir à des choses si simples mais si agréables.
Je rentre m’abriter quand il pleut trop, je me réjouis tellement du silence, je savoure d’être seule avec moi-même, je me réchauffe avec un thé brûlant, je regarde des films que j’ai déjà vu 1000 fois. Je connais les répliques par coeur mais je ne m’en lasse pas. Je surveille, par la fenêtre, la couleur du ciel, impatiente de pouvoir ressortir. Je lis en attendant, j’écoute de la musique, je danse dans toute la maison en chantant, je célèbre mon existence, à ma manière, dans ma solitude et je suis heureuse, tellement heureuse.
Le temps est différent quand il m’appartient vraiment. Il est d’une lenteur exquise.

Quand l’obscurité s’installe, tout autour de moi disparaît, je suis plongée dans le noir et l’isolement dans la nuit devient inquiétant mais je m’interdit d’avoir peur. Sous ma couette, bien au chaud, je respire l’odeur de ma maison perdue dans la campagne, j’entends des petits bruits de souris dans le grenier, des chouettes sur le toit. Je me laisse bercer et je m’endors.

 

 

Le matin est frais et brumeux, je me réveille le nez glacé, le feu s’est éteint dans la nuit.
J’ouvre les volets sur le champ, je le regarde en buvant mon chocolat chaud, les lavandes de ma mère sont tellement jolies, le soleil a jauni l’herbe, je me réveille tout doucement, j’écoute les oiseaux, je compare le vert des arbres, je suis des yeux les petits lapins sauvages.
Je réalise, en sortant peu à peu de mon sommeil que je suis encore libre aujourd’hui, que la journée ne fait que commencer et que je vais pouvoir la remplir tout comme je veux. Alors je me précipite dans la salle de bain et je me prépare. Je n’en ai plus besoin mais je porte encore mes habits de randonnée. 

Je conduis jusque dans le village fleuri voisin. J’achète des douceurs à grignoter dont je vais regretter de me gaver. Je marche un peu au hasard, tout a changé, tout est plus vide, beaucoup de commerces ont fermé, la papeterie où je trouvais des cartes postales pour ma grand-mère est devenu un fourre-tout de nourriture et d’objets de déco, c’est toujours la même dame au comptoir, ses cheveux sont gris maintenant mais elle n’a presque pas changé. Malgré le vide et le manque d’agitation je ne trouve pas le village mort, je ne le trouve pas abandonné et triste, il est moins vivant mais toujours si joli. 

Je reprends la route, je choisis le chemin le plus long pour rentrer chez moi parce que c’est mon préféré. Je conduis sous les arbres pleins de couleurs, je traverse le village où mon grand-père est né, j’essaie d’apercevoir la maison où il vivait, je n’y suis jamais rentré, je ne l’ai jamais connu mais il y a quelque chose en moi qui s’agite à l’idée d’être proche de mes racines. Je me rappelle être venu ici, photographier une source d’eau, avec mon appareil jetable quand j’avais 8 ans. Les mousses étaient vertes fluos, j’avais passé mes doigts dessus parce que je les trouvais belles mais elles étaient visqueuses et dégueulasses au toucher.

J’ouvre toutes les fenêtres de la maison pour laisser rentrer l’air frais. Je cuisine pour moi toute seule, je mange sous le soleil, je bois ma bière auvergnate, amère et épaisse et j’écoute le vent se glisser dans les feuilles qui s’agitent délicatement, je trouve ça joli et j’ai l’impression d’avoir oublié comme c’est bon le calme, comme c’est apaisant de ne subir aucun rythme, aucun bruit, aucun stress. J’ai l’impression d’avoir eu la tête coincée dans un étau pendant des années, de ne plus savoir comment respirer ni comment marcher calmement, de n’être plus qu’un corps agité, bousculé et souffrant. Mais je vois une issue ici.

Je descends en bas de mon village, sur le bord de la petite rivière où je déposais des bateaux en papier quand j’étais petite. Je courais de l’autre côté du pont, là où il y a des cochons, des ânes et des oies et je les regardais glisser dans la Charentonne.
Je pense à ma soeur et moi, à nos aventures secrètes ici, nos bottes en caoutchouc aux pieds. Les journées à courir dans l’eau, s’arroser, hurler pour n’importe quoi. Je repense à l’odeur horrible de la vase dans le vieux lavoir, à l’énergie folle qu’on dépensait à explorer tout ce qui nous entourait, aux branches du saule pleureur et au petit banc caché en dessous, aux graviers qui faisaient mal aux genoux quand on tombait.
Je me répète que j’ai de la chance d’avoir ces souvenirs là, d’avoir goûté la liberté, de savoir qu’il existe autre chose que le quotidien fade de la ville. 

Les journées glissent délicatement les unes après les autres, identiques mais si différentes. Chacune est remplie de détails infinis, je découvre de nouveaux trésors dans cet endroit que je connais depuis 26 ans et j’ai la sensation que cette joie est inépuisable.

Je reste des heures dans mon champ d’herbe brûlée et je caresse ma sérénité toute nouvelle.

 

 

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1 Comment

  • Quentin Amour

    C’est jolie tout plein une enfant heureuse, même à 26 ans 🙂

    13 juin 2017 at 9 h 53 min Reply
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